Portraits de confinement

Afin de conserver une trace de ce moment historique vécu mondialement et de nous rappeler que l’humour et la créativité sont parfois fort utiles pour passer à travers  ce repli social, l’OBVIA a fait le portrait de certains de ses chercheurs !

Cécile Petitgand

La crise actuelle m’a reconnectée, plus brusquement que jamais depuis mon arrivée au Canada, avec le sort d’un pays qui m’est si cher, le Brésil. J’y ai vécu durant plus de 7 années, c’est là que j’y ai réalisé ma thèse, fondé une entreprise et trouvé ma seconde moitié. C’est dire que le pays me tient à cœur ! Et aujourd’hui, nous assistons à la plongée en avant du Brésil dans les eaux sombres de la récession économique, de l’abandon social et du chaos politique. Et que peuvent faire les technologies dans tout cela ? À la fois peu et beaucoup de choses !

Voyez par vous-même. Mes anciennes collègues de l’Instituto Ecotece, une entreprise sociale spécialisée dans le soutien aux couturières des favelas de Sao Paulo, ont lancé dernièrement une campagne de financement collectif pour accélérer la production de masques de protection. L’opération 100 % en ligne a quasiment atteint sa cible de financement. Il ne reste que quelques milliers de reais à collecter pour que les couturières puissent commencer à produire des quantités de masques pour les distribuer gratuitement aux membres de leur communauté. Voici donc le pouvoir de la numérisation de nos activités !

Aux côtés des couturières, les entrepreneuses d’Ecotece travaillent toutes à distance pour élaborer des plans de gestion de la production et de planification de leur avenir financier. Tout cela en utilisant les réseaux sociaux, dont Whatsapp qui une technologie absolument centrale pour les entreprises brésiliennes qui souhaitent rester à l’écoute de leurs partenaires et de leurs clients. 

C’est cela que m’inspire finalement cette crise : au-delà de la tristesse et du constat de l’effondrement, une lueur d’espoir ravivée par le pouvoir, encore trop peu exploré, des innovations numériques.

Portez-vous bien !

(Avec ÓLéonard Gautrais)

Vincent Gautrais

La pandémie comme expérience de vie

Les gens qui me connaissent savent que je suis un grand admirateur de Michel Serres, décédé l’an dernier, il y a un an jour pour jour (le 01 juin 2019). Un grand fan du scientifique (Le tiers instruit que j’ai relu durant le confinement), de son parcours entre Europe et Amérique, de son accent gascon, de l’homme, engagé, humaniste, amateur de rugby, de son rapport au corps. Et c’est sur ce dernier point que le confinement me rappelle à lui.

Lors d’une conférence fondatrice, en 2007, s’intitulant « Les technologies : révolution culturelle et cognitive », Michel Serres utilise l’allégorie de Saint-Denis, premier évêque de Paris qui selon la légende, une fois décapité, reprend sa tête tombée à terre et la remet sur son tronc. Or, l’homme moderne, comme Saint-Denis, dispose d’une mémoire qui est désormais externe à son corps. Mais cette externalité, ce « disque externe », ne doit pas faire oublier l’importance du « socle » sur lequel l’esprit prend racine. Lors de cette conférence, à la toute fin, un spectateur considère qu’au contraire, sa tête a grossi mais son corps s’est ratatiné. Ce confinement m’a fait profondément penser à cette question et surtout à cette réponse de Michel Serres. D’abord, les technologies disposent d’un énorme potentiel d’humanisation des communications. Ensuite, un rappel à l’ordre de maintenir son corps en santé. « Deux heures de marche par jour » pour reprendre la posologie de Michel Serres.

La pandémie comme sujet d’analyse

Avec plusieurs chercheurs ObVIA, j’ai eu le plaisir d’échanger sur la pertinence des technologies de traçage sanitaire. Cette question est fascinante et je dois avouer que les chercheurs, comme la population en général, faisons preuve, je crois, d’une grande émotion vis-à-vis de ces technologies. Comme Michel Serres, je suis d’un « optimisme de combat »; j’y crois sous réserve de garanties que nous avons à consolider. L’encadrement des outils de traçage sanitaire est donc une merveilleuse occasion d’inventer des règles de gouvernance justes. J’écris là-dessus, à paraître, sur Lex electronica, dans quelques jours.

Références à lire ou relire

Guillaume Dandurand

Je travaille au sein d’une équipe de recherche multidisciplinaire sur les nouvelles technologies et l’humanitaire. Une bonne partie de notre travail porte sur l’échange et la mobilisation de connaissances avec des humanitaires qui œuvrent à la conception d’un outil de gestion d’informations géolocalisées. Lorsque la pandémie a été déclarée par l’Organisation mondiale de la santé en mars dernier, l’organisation humanitaire a fortement encouragé nos partenaires à repenser l’architecture de certaines fonctionnalités de manière à devancer le lancement de l’outil pour l’utiliser immédiatement. Mais l’outil n’avait pas été conçu à cet effet. L’expérience ne s’est pas avérée être un échec, et le lancement a été retardé de plusieurs semaines.
La petite histoire somme toute banale peut sembler anecdotique. Elle m’apparaît toutefois représentative des attentes et promesses qu’on investit, parfois naïvement, dans de nouvelles technologies. En ce contexte d’urgence, nous sommes tous à la recherche de solutions qui enclencheront un retour tant attendu à la normalité. Et il est vrai que de nombreuses technologies pourraient avoir un impact réel à la lutte contre la pandémie. Mais il m’apparaît important de se rappeler que ces technologies ne sont pas une panacée. Une approche moins technosolutionniste me semble plus mesurée pour apprécier plus justement l’effet que les technologies peuvent avoir sur la crise humanitaire que nous expérimentons.

Marie-Pierre Gagnon

COVID-19 et nouvelles technologies : Primum non nocere

Après deux mois de confinement quasi total à Barcelone où je me trouve en année d’étude et de recherche, je peux affirmer que ma relation à la technologie a été à la fois bénéfique et toxique. Grâce aux plateformes de vidéoconférence, j’ai pu maintenir le contact tant avec mes collègues locaux à l’Agence catalane pour la qualité et l’évaluation de la santé qu’avec mon équipe au Québec. L’avantage est qu’en travaillant sur deux fuseaux horaires, ma productivité s’est accrue et j’ai pu collaborer à de nombreux projets passionnants. L’inconvénient est que la technologie devient omniprésente, car c’est aussi avec elle que tout le reste se passe…

Au sortir de la crise, je crois que nous aurons appris d’importantes leçons sur le potentiel de la technologie, mais également ses limites. Une visite virtuelle ne permet pas de ressentir la chaleur, les odeurs, les sons et les émotions d’une promenade à la plage…

Je travaille depuis longtemps dans le domaine du numérique en santé, mais je demeure convaincue que la technologie doit rester un outil pour l’humain. Le mouvement d’innovation accélérée qu’a connu le système de santé ces derniers mois est dû principalement à des personnes qui se sont unies, ont défait les silos et accepté une part de risque pour faire face à la complexité que nous vivons.
Dans cette grande transformation, il faut, en premier lieu, ne pas nuire et s’assurer que la technologie ne laissera personne derrière. Cet article d’une étudiante au doctorat en santé communautaire résume bien les enjeux d’équité dont il faut tenir compte pour une vision humaine du numérique en santé : Beaunoyer, E., Dupéré, S., & Guitton, M. J. (2020). COVID-19 and digital inequalities: Reciprocal impacts and mitigation strategies. Computers in Human Behavior, 106424.

ANNABELLE CUMYN 

Combiner la pratique médicale, la recherche et l’enseignement en période de confinement est un bon défi. La technologie me prête mainforte, tant pour le suivi des patientes que la poursuite d’un enseignement de qualité à l’Université de Sherbrooke. Le tout à condition de bien l’apprivoiser ! La recherche actuelle sur la COVID-19 nous pousse à nous questionner sur deux aspects centraux de l’accès aux données de santé. D’une part, comment les citoyens peuvent-ils exercer pleinement leur faculté d’agir et avoir confiance dans leur système de santé, comme le soulignaient deux lettres d’opinion publiées dans Le Devoir ? D’autre part, comment les systèmes d’information et de santé pourront-ils échanger des données de manière fiable, respectueuse de la vie privée et sécuritaire pour la recherche, tel qu’insistait un article publié sur Radio-Canada ? Nos travaux au GRIIS, en éthique et en informatique de la santé, explorent de nouvelles pistes pour faciliter comment les citoyens consentiraient à partager leurs données de santé pour la recherche. Nous avons confiance que la recherche axée sur les citoyens nous permettra de trouver le juste équilibre entre les libertés et droits individuels, et la santé publique.

Sehl Mellouli

Confinement et technologie forment un couple en ces temps. Ils sont inséparables et ils se côtoient toute la journée. Des fois ils s’entendent très bien et des fois ils se chicanent. D’un côté, ils permettent de garder le contact avec les amis et les collègues et de l’autre côté, ils nous privent de relations humaines directes. Ils nous permettent de continuer à maintenir nos activités mais ils enlèvent les limites de fin de ces activités. Ce qui est important est de trouver le bon équilibre à ce couple pour bien concilier la vie familiale et la vie professionnelle. Mon couple s’est bien intégré. Il m’a permis de continuer mon travail mais aussi de découvrir les alentours de la ville de Québec en famille. Ce couple m’a permis de planifier chaque semaine 1 ou 2 sorties en voiture en famille pour découvrir des coins/des rues/des quartiers dans le giron de la ville de Québec que nous n’avons jamais visité auparavant. Ce couple doit continuer à apprendre à vivre ensemble, à évoluer, tout en renforçant son équilibre. C’est notre devoir de contribuer à la vie de ce couple 🙂

La technologie est en train de prendre une grande ampleur dans la vie des gens. Et plusieurs questions éthiques sont en train de se poser quant à l’utilisation de ces technologies et plus précisément celles liées à l’IA. Dans ce contexte, on voit de nos jours le développement d’applications de traçage de personnes, de reconnaissances faciales, ou d’applications de collectes de données biométriques pour suivre la COVID’19. Toutes ces technologies impactent la vie des gens et par conséquent le développement des villes du futur. Alors, avons-nous le droit de déployer ces applications? Quelles limites feront nous à l’utilisation de ces nouvelles solutions? Comment l’introduction de ces solutions impactera les futures générations? Beaucoup de questions qui restent sans réponses mais pour lesquelles la communauté de recherche doit amener des réponses afin de préserver une évolution saine de nos sociétés.

Je suis Tunisien et la Tunisie est l’un des rares pays qui a réussi à contourner la COVID’19. Les percées technologiques en Tunisie m’ont impressionné pendant cette pandémie et l’une des nouvelles qui m’a marqué est la suivante : https://www.ctvnews.ca/health/coronavirus/robot-helps-tunisia-medics-avoid-infection-from-virus-patients-1.4922004

René Audet

Si le confinement imposé depuis la mi-mars a eu pour effet concret de nous obliger à nous replier derrière nos écrans et à nous encabaner dans nos demeures, il nous a aussi conduits à changer de posture. C’est particulièrement notable dans le secteur de la culture et des communications. Pour ma part, outre le fait de basculer un cours en ligne et de poursuivre l’enseignement à distance d’un cours obligatoire sur la culture numérique, à distance depuis des années, cette période a été marquée par le besoin de jauger la place des outils numériques et de leur dérive potentielle. Ce fut d’abord le tsunami médiatique qui a dû être endigué – la surcharge informationnelle, l’improvisation statisticienne des uns et des autres, la course à la primeur, l’adaptation des plateformes médiatiques… Ces paramètres sont venus secouer profondément tant des usages stabilisés depuis les derniers mois/années dans les médias que je suivais que les pratiques elles-mêmes de consommation informationnelle – les miennes, celles de mon réseau, celles d’une population en confinement. L’usure autant que l’apprentissage ont eu raison de cette surenchère, et on se réjouit soudain de voir Twitter se mouiller à étiqueter les tweets de Trump d’une mise en garde sur leur contenu…

On a donc appris de cette crise, du moins à propos de certains sujets, de certains rapports avec l’information. Le reste suppose une nécessaire mise à distance, une posture d’observation – qui m’apparaît saine (à cause de la distanciation cognitive qu’elle appelle) et nécessaire (à cause de la distanciation critique qu’elle rend possible). Ce regard distant, comme le pratiquait monsieur Palomar, le fascinant personnage d’Italo Calvino, n’est pas désengagé ni désintéressé. Il commande une forme d’intégrité intellectuelle, il suppose une ouverture aux points de vue concurrents et aux phénomènes nouveaux. C’est cette attention à la nouveauté qui nous a incités, dans l’équipe du projet de partenariat CRSH Littérature québécoise mobile, à donner une visibilité aux efforts d’adaptation que nos partenaires du milieu littéraire québécois ont soudain déployés pour contrer les effets délétères de la crise – de nombreux organismes et plusieurs artistes ont voulu ne pas abandonner leur public, leurs interlocuteurs. De multiples initiatives ont jailli malgré la mobilisation d’un minimum d’effectifs et de moyens, de sorte que la parole forte des figures littéraires a pu se faire entendre.

Les secteurs de la culture et du numérique ont largement occupé les discours médiatiques des derniers mois. De façon étonnante, alors que les outils numériques se sont imposé au quotidien sans remise en question autre que celle de la fatigue numérique (des réunions Zoom à outrance aux documents partagés, des FaceTime familiaux aux surenchères instagrammatiques), la place du numérique fait l’objet de débats jusqu’ici plutôt restreints à des discussions personnelles ou de couloir. Ces débats étonnent notamment par la radicalisation des positions défendues, par des perceptions polarisées. J’en signale ici deux exemples. Le milieu culturel, dont la relation avec le public constitue le fondement principal, a été frappé de plein fouet par la crise. Certains ont tenté de faire comme si, d’autres de pallier, d’autres encore de bricoler en attendant… Très vite, les organismes subventionnaires et les milieux institutionnels ont voulu prendre acte de la situation ; le discours a rapidement été noyauté par cette invitation adressée aux artistes à se réinventer (comme dans la lettre ouverte de Simon Brault, directeur du Conseil des arts du Canada). Une telle prise de position, invitant à une réflexion qui n’était pas strictement orientée sur le numérique, a provoqué une levée de boucliers, comme la réponse emblématique de Bernard Gilbert du Diamant, à Québec. Il paraît étonnant de voir le numérique ainsi réifié en un poulpe aux tentacules menaçants, comme s’il n’était pas déjà totalement intégré aux pratiques et aux usages dans le secteur culturel. Le « numérique » y est soudain réduit à un live Facebook ou à la représentativité culturelle problématique sur Spotify, alors qu’il renvoie pourtant à un large spectre de supports, d’outils, de techniques, mais aussi de pratiques de création, de production, de diffusion, de communication, de curation, d’archivage et de pérennisation. Le numérique habite les pratiques culturelles tout autant qu’il en est un terreau.

Ce durcissement des perceptions se perçoit, d’une autre façon mais pas totalement étrangère, dans le débat public autour de l’application COVI développée par Yoshua Bengio et le MILA. Au-delà des gérants d’estrade et autres commentateurs généralistes qui pérorent, mal informés, sur la chose, la polémique mobilise largement des spécialistes informatiques, des experts en communication et surtout des scientifiques – ce qui, en soi, est une bonne chose. Toutefois, soudain, ceux-ci sortent de leur champ d’expertise pour prendre position de façon croisée et indistincte sur l’éthique, la gouvernance publique, l’efficacité des algorithmes, la portée des connexions Bluetooth, la transmissibilité d’un virus en situation sociale, le totalitarisme, le design d’interface et la gestion des données personnelles… Ce débat, nécessaire à l’évidence, est idéologiquement très chargé, entraînant des accusations à l’emporte-pièce et révélant des positions tristement peu nuancées. Cette rigidité des propos, contre-productive pour la science et pour la société, menace de fragiliser davantage l’image publique des scientifiques dont l’engagement social est pourtant, plus que jamais, attendu et requis.

 

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Pierrich Plusquellec

Le confinement est arrivé comme un coup de tonnerre dans la vie de bien des gens, y compris la mienne. La technologie s’est alors emparée littéralement de mon quotidien : que ce soit par les cours en ligne que j’ai dû donner à l’Université, les fils de nouvelles dont je me suis abreuvé dans les premiers temps, les réunions web de travail, les apéros-web entre amis, les conférences virtuelles que j’ai données pour tenter d’alléger le stress de tout un chacun en cette période d’adaptation… et je ne parle pas de mon fils de 11 ans qui s’est retrouvé « écran-i-nomane backé par l’école » en quelques semaines. Alors ma relation a la technologie aura été intrusive. Je me suis dit qu’il fallait en sortant de cette crise que la technologie devienne un média non pas qui nous éloigne et nous laisse dans notre coin, mais nous rapproche plus que jamais. Je fais justement partie d’une initiative d’innovation technologique qui veut utiliser la technologie de reconnaissance automatique des émotions à partir des expressions faciales pour rendre les gens plus conscients de leur vécu émotionnel. Quitte à rester devant un écran, autant que cela nous permette de mieux nous comprendre, pour pouvoir être plus empathique avec les autres après tout cela, car dans le fond, ce qui restera de cette crise, je l’espère, c’est l’importance des relations sociales et de leur qualité pour notre bien-être.

Si j’avais une lecture à recommander, je resterai très égocentrique et vous recommanderai ma série de billets de blogues qui vous donne une idée de comment la technologie peut éclairer notre compréhension des humains qui nous entourent.

https://www.sherlockplus.ca/blog

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Bruno Poellhuber

Ma vie de professeur-chercheur à la faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal et de directeur de son Centre de pédagogie universitaire a été bouleversée récemment. Avec le confinement, c’est cette seconde personnalité qui a pris d’abord le dessus puisqu’il a fallu réorganiser rapidement le travail du CPU pour pouvoir offrir un soutien important aux enseignants qui devaient enseigner à distance.

Dans cette situation, la webconférence (Zoom et Teams) a pris une grande importance dans ma vie professionnelle, avec une grande flexibilité et une économie des temps de déplacement, mais aussi avec une bande passante peu fiable et des réunions qui se superposent au lieu de s’enchaîner !

Côté recherche, j’ai réorienté notre symposium sur l’analytique de l’apprentissage (au colloque du CRIFPE) pour le transformer avec grand succès en une séance ZOOM de deux heures interactive pour faire face au défi de la motivation et de l’engagement des étudiants à distance. Je termine un rapport de recherche sur la classe inversée.

J’ai développé rapidement un cours intitulé « concevoir et encadrer un cours à distance », qui a débuté le lundi 1er juin.

Dans la situation, j’ai été guidé par le modèle TAM d’adoption des technologies (misant sur l’utilité et la facilité d’utilisation des technologies), ainsi que par l’expertise que j’ai développée en formation à distance et en apprentissage médiatisé par les technologies. Alors que ces deux domaines touchent maintenant tous les enseignants et étudiants du postsecondaire, le contexte sera particulièrement propice à l’accélération des travaux sur l’analytique de l’apprentissage, l’apprentissage personnalisé et l’utilisation de l’intelligence artificielle pour assister les enseignants et les apprenants.

Bruno Poellhuber
En direct de Saint-Jérôme

Sandrine Lambert

Durant ce confinement, outre l’excès de vidéoconférences et de « Skypéros » peu satisfaisant, j’ai surtout été impressionnée par la manière dont les makers et autres passionnés du mouvement Do-It-Yourself se sont mis en action dans plusieurs pays du monde pour pallier les failles d’approvisionnement de matériel de protection contre le coronavirus. Par makers, j’entends aussi bien les personnes capables de fabriquer des visières de protection sur des imprimantes 3D ou des découpeuses laser que les couturières à l’œuvre pour réaliser des masques. Ce phénomène permet un éclairage sur trois éléments fondamentaux : 1/ la relocalisation de la production défendue par les porteurs de projets de Fab City — une ville dont « l’intelligence » résiderait dans la capacité à produire localement une grande partie des biens et de l’énergie dont les citoyens ont besoin — est passée d’une idée perçue comme irréalisable et portée par de doux rêveurs à une absolue nécessité en temps de pandémie ;  2/ la mise en commun de savoir-faire, de techniques, de matériaux représente un puissant outil pour la création d’alternatives aux logiques marchandes de privatisation des connaissances et de mise en concurrence des produits (voir la plateforme FabriCommuns ou le partage des modalités de réalisation des visières par echofab [Montréal] sur WikiFactory ; 3/ c’est une occasion de se rappeler qu’il existe certainement plus de liens que nous le croyons entre les univers artisanaux et numériques.

Fascinée par la culture maker et tentant de profiter du confinement pour passer de la théorie à la pratique, j’ai commencé à m’initier à l’Arduino, un des emblèmes du « learning by doing » du mouvement maker. L’Arduino est un microcontrôleur qui agit comme interface entre le monde numérique et les objets physiques et qui lie codage informatique et électronique pour développer des projets pouvant aller jusqu’à la gestion d’un système d’irrigation, le guidage d’un robot, etc. Défricher de nouveaux sentiers personnels amène parfois à rejoindre une nouvelle communauté. C’est ainsi que les membres de Education Makers de l’Université Concordia m’ont invitée à faire mes premiers pas avec Arduino au sein de leurs « Maker Jams virtuels » où l’entraide et l’intelligence collective sont encouragées.

Quoi qu’il en soit, le fait de développer de nouvelles passions durant le confinement n’exempt pas de rester alerte et conscient sur des dérives favorisées par l’insécurité et l’indétermination qui règnent autour de la pandémie. Je pense notamment au déploiement décomplexé des systèmes de surveillance dénoncé dans cet article : « The tech ‘solutions’ for coronavirus take the surveillance state to the next level » paru dans The Guardian le 15 avril dernier. L’auteur, Evgeny Morozov, écrivait ce texte prémonitoire :

« One function of the solutionist state is to discourage software developers, hackers and aspiring entrepreneurs from experimenting with alternative forms of social organisation. That the future belongs to start-ups is not a fact of nature but a policy outcome. As a result, more subversive tech-driven endeavours that could boost non-market, solidarity-based economies die off at the prototype stage. »

En effet, en France, une circulaire interministérielle du 23 avril 2020 fait désormais peser sur les makers — et sur la production de visières de protection pour les soignants — des risques juridiques tels qu’« une requalification en concurrence déloyale quand bien même leur réalisation fait l’objet d’un don ou d’une vente à prix coûtant et une requalification en travail déguisé quand bien même le produit fabriqué est réalisé par des bénévoles » [Source : FabriCommuns].

Dans un autre registre, cet article de Karen Strassler, enseignante en anthropologie au Queens College : « What We Lose When We Go From the Classroom to Zoom », paru dans The New York Times le 4 mai 2020, nous porte à réfléchir sur les enjeux de l’enseignement à distance et sur les conséquences que pourrait avoir sa normalisation.

« But that’s exactly why the classroom is so crucial. It is not a space apart from the damaged and unfair world in which we live, but it is a place where students meet each other, first and foremost, as fellow learners. […] As soon as it becomes possible, we want to be sitting in those uncomfortable chairs again, reaching for our paradise of learning. »

Ces réflexions sommaires constituent l’occasion de rappeler que la distanciation physique ne doit mener ni au délitement du lien social, ni à l’érosion de la pensée critique, et encore moins à l’affaiblissement des facultés d’imaginer de nouveaux possibles.

Marc-Antonin Hennebert

Les effets disruptifs de la pandémie actuelle ne sont plus à démontrer. Pour un chercheur confiné qui doit combiner des responsabilités administratives et familiales, nul doute que cette pandémie affecte mon quotidien ! Concernant le monde du travail, les effets sont d’ores et déjà majeurs. Les fermetures d’entreprises et les nombreuses pertes d’emplois en découlant menacent à l’heure actuelle les moyens de subsistance et le bien-être à long terme de millions d’individus. La pandémie poussera également nombre d’employeurs à accélérer leur virage technologique laissant présager que plusieurs emplois seront transformés de manière encore plus rapide qu’anticipée. S’il demeure tôt pour se livrer à des conclusions définitives sur l’avenir du travail à l’ère post-Covid, deux avenues de recherche semblent émerger avec force. La première, à laquelle des chercheurs de l’axe travail de l’OBVIA s’intéressent déjà, consiste à mieux cerner les effets de cette accélération des transitons technologiques dans les milieux de travail et la manière d’assurer dans ce contexte des processus d’innovations responsables liées au développement d’un travail de qualité. La pandémie fait également ressortir les défaillances des systèmes nationaux de protection sociale. Si la plupart des mesures d’urgence mises en place par les gouvernements ont une orientation court-termiste, il y a lieu de s’interroger sur les politiques publiques en matière de travail et d’emploi qui, à plus long terme, permettront de renforcer les protections sociales et d’assurer la viabilité des entreprises et des emplois de qualité.

Une ressource intéressante à consulter, le site de l’Organisation internationale du travail (OIT) sur la Covid 19 et le monde du travail : https://www.ilo.org/global/topics/coronavirus/lang–fr/index.htm

 

Remi Charpin

J’ai supervisé le mémoire d’une étudiante à la maîtrise en logistique internationale à HEC Montréal juste avant l’apparition du COVID-19. Ironiquement, cette étudiante est chinoise et son mémoire portait sur l’utilisation d’une application mobile par les restaurateurs en Chine pour s’approvisionner et éviter d’aller quotidiennement au marché (là où est vraisemblablement apparu le COVID-19 pour la première fois). L’intérêt pour les restaurateurs est de pouvoir commander via l’application à une plateforme gigantesque (type Uber) des produits frais de qualité et à bas coûts et de se faire livrer le lendemain matin. Cette sous-traitance de l’approvisionnement permet aux restaurateurs de se concentrer sur leur activité principale, à savoir, la préparation et la création de nouveaux plats. Au-delà des gains économiques et de temps, ce type d’application pourrait s’avérer crucial pendant la pandémie. Dans un pays comme la Chine où la plupart des restaurants sont de très petite taille et ont l’habitude d’acheter leurs produits frais dans les marchés locaux, l’utilisation de l’application mobile permet de minimiser la fréquentation de lieu à risque comme les marchés tout en maintenant une activité économique essentielle.

Allison Marchildon

La technologie au temps de la COVID

Le 13 mars dernier, notre vie familiale quotidienne a abruptement changé : ce matin-là, personne n’est parti à l’école ou au bureau. Et depuis, plus personne ne va nulle part le matin. Notre maison s’est du jour au lendemain transformée en un espace co-working, comme ceux qui poussent depuis quelques années un peu partout dans notre Mile-end, mais qui sont désertés en cette période de pandémie.

À chacun son écran!

Les mille et un colloques et cours de maman sont devenus des webinaires et rencontres. Impliquée dans un comité de réflexion sur la gouvernance des technologies en contexte post-COVID avec des Européens, il n’est pas rare que les visioconférences débutent à 7 ou 8 heures du matin…mais comment dire non, alors que l’écran n’est séparé du lit que par un mur et deux portes?

Les nombreux voyages d’affaire de papa sont remplacés par des enfilades de meetings à distance. En première secondaire, notre grande fille a de l’école à distance à travers son iPad depuis le jour 1. En troisième année du primaire, fiston est le seul qui a maintenant tous ses temps libres…qu’il comble en partie en retrouvant ses amis dans un jeu virtuel et via skype, deux outils technologiques qui lui permettent de maintenir ses liens sociaux. Heureusement, notre maison devenue espace de co-working étant aussi intergénérationnelle, grand-maman, professeure de primaire retraitée, vient chaque jour supplémenter avec des exercices de français et de mathématiques, qui sont eux bien réels…

Bref, en ces temps très particuliers, la technologie nous permet à la fois de survivre, en nous permettant de maintenir nos activités en étant tous ensemble, mais elle est en même temps ce qui nous éloigne et peut nous perdre, puisqu’elle est devenue partie si intégrante de notre vie quotidienne qu’il est souvent difficile de mettre des limites ou de tracer la frontière entre le professionnel et le familial, entre le virtuel et le réel.

Quelle a été votre relation à la technologie durant le confinement ? Avantages et/ou inconvénients.

Déjà omniprésente dans nos vies, la technologie est devenue en temps de confinement un membre à part entière de notre famille : notre maison s’est du jour au lendemain transformée en un espace co-working, où c’est quotidiennement à chacun ses écrans, pour les parents comme pour les enfants….

La technologie est donc ce qui nous permet de passer à travers cette période particulière, en maintenant nos activités et nos liens avec l’externe. Mais elle est en même temps ce qui nous éloigne et nous complique un peu la vie, puisqu’elle est devenue partie si intégrante de notre quotidien qu’il est souvent difficile de mettre des limites ou de tracer la frontière entre le professionnel et le familial, entre le virtuel et le réel.

Quelles avenues possibles entrevoyez-vous à la sortie de la crise en rapport avec votre axe de recherche à l’OBVIA ?

Une chose est claire : la crise actuelle met sous les projecteurs l’importance capitale de penser les questions d’éthique, de gouvernance et de démocratie en lien avec les technologies et l’IA. Les multiples sollicitations que nous recevons afin de participer aux réflexions post-COVID en témoignent. Nous devons donc répondre « présents » afin de transformer la crise en occasion d’approfondir ces réflexions et proposer des outils pratiques qui permettront aux décideurs et acteurs terrain d’intégrer les considérations éthiques dans leurs choix technologiques de sortie de crise.

Pouvez-vous nous citer un article, une nouvelle, un balado ou autre qui vous a marqué pendant le confinement en lien avec les nouvelles technologies et le COVID-19 ?

Une entrevue que je veux vraiment regarder : Le Munk Dialogue avec Kara Swisher, journaliste technologique,  sur « the future of Big Tech and Silicon Valley after COVID19 ».

https://munkdebates.com/dialogues/kara-swisher

Sophie Stévance et Serge Lacasse

L’entraînement par intervalles à haute intensité (HIIT) est une activité physique qui connaît un essor grandissant depuis quelques années, principalement en raison de son exécution flexible, accessible à tous, pouvant être réalisée sans matériel. Le HIIT consiste à enchaîner de manière brève des exercices à intensité modérée et maximale entrecoupés de périodes de repos. Notre projet de recherche-création vise à créer des musiques intégrant des signaux musicaux clairs permettant de se passer d’un chronomètre habituellement incontournable dans la pratique du HIIT pour marquer les périodes d’activité et de repos. Nos musiques sont d’une durée spécifique et intègrent des signaux esthétiques aux 20 secondes d’activité et 10 secondes de repos. Une fois enchaînées, nos chansons donnent lieu à un programme sportif adapté pour optimiser la pratique du HIIT. En plus de cet apport, notre projet vient enrichir les travaux jusqu’ici développés principalement par des psychologues du sport mais qui, en raison de leur discipline, ont abordé la musique et ses effets en tenant compte de paramètres superficiels comme le tempo ou la saturation du spectre sonore, sans prendre en compte d’autres paramètres tout aussi importants et qui requièrent, à notre avis, une analyse musicale plus approfondie (paramètres musicaux abstraits, comme la mélodie, et aspects performanciels). En tant que musicologues impliqués dans ce sport, nous visons 4 objectifs : 1) mieux comprendre les préférences musicales et stylistiques propres aux pratiquants du HIIT en vue d’en 2) extraire des éléments significatifs qui nous permettront de 3) réaliser des pièces musicales originales spécifiquement conçues pour le HIIT et dont 4) les effets seront mesurés avec des sportifs participants lors d’événements au PEPS.

C’est ce 4e point qui a fait l’objet d’un défi depuis le confinement.

La 1e étape de notre projet avec les participants a consisté en un sondage (novembre 2019-février 2020) qui a permis de mieux comprendre les préférences musicales des pratiquants du HIIT. Nous avons terminé l’analyse des données du sondage et nous souhaitions, début mars, expérimenter nos musiques avec des pratiquants du HIIT en vue de mesurer leurs effets, en temps réel. Cette phase d’expérimentation n’a pas pu être menée telle que prévue en raison de la pandémie Covid-19 et des règles sanitaires imposées. On a donc dû être « créatifs » afin de pouvoir mener tout de même la recherche, d’autant plus qu’il est peu probable que la situation qui prévaut actuellement soit très différente dans un avenir proche.

On souhaite donc contribuer au bien-être des sportifs en situation de confinement en leur proposant une activité consistant en un HIIT musical en direct (Live) sur YouTube, lequel nous permettra, en outre, de procéder à un clavardage en direct lors des phases de repos du HIIT et à la fin de l’activité. Les personnes seront libres de participer ou non au clavardage. Les données du clavardage seront ensuite extraites et analysées[1]. On proposera toutefois à certains participants ayant répondu au clavardage s’ils acceptent d’être contactés pour un entretien en ligne avec nous visant à préciser leurs réponses lors du clavardage. Le certificat d’éthique vient d’être obtenu et les séances Live devraient avoir lieu à la fin-mai 2020.

Le confinement et la Covid-19 nous ont donc obligés à réviser notre manière de collecter des données et de mener nos expérimentations avec les participants à la recherche. En outre, il nous permet de contribuer au bien-être des sportifs en leur offrant une activité sportive originale à travers laquelle ils peuvent, aussi, exprimer leur ressenti, ce qui nous offre de nouvelles manières d’échanger avec les utilisateurs de notre projet de recherche-création Hits for HIIT. C’est, somme toute, profitable sur le long terme car il est, en effet, fort probable que cette situation mondiale de confinement se reproduise.

On a aussi souhaité, lors du confinement, offrir aux parents et aux enfants la possibilité de s’entraîner ensemble. Deux vidéos parent-enfant ont été réalisées et ont rencontré un beau succès sur YouTube (https://youtu.be/iUf-lnDi9BQ et https://youtu.be/Z3kxNBQo1rs). Nous avons le sentiment d’avoir été un peu utiles pendant cette période si particulière.

[1] Je parlerai en direct lors des phases de repos (j’aurai un micro pas loin que l’on coupera lors des séances car seule la musique compte) pour inviter les participants à répondre aux questions : une question différente à chaque session de repos (2 min de repos après 5 min de HIIT). Je ne répondrai pas aux commentaires. Ce n’est pas une logique de question/réponse, ou de dialogue, mais de récolte de données. Ainsi, le fil de discussion sera extrait car l’analyse des commentaires se fera ultérieurement.

Manuel Morales

Les objectifs de développement durable (SDG en anglais) sont un ensemble de 17 objectifs mondiaux conçus pour être un plan directeur pour réaliser un avenir meilleur et plus durable pour tous qui ont été fixés en 2015 par l’assemblée générale des Nations Unies. Ces objectifs sont formulés en termes des facteurs environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) définis dans les principes d’investissement responsable (PRI) de l’Initiative financière du Programme des Nations Unies pour l’environnement. Les sources d’informations nécessaires à l’évaluation de l’impact ESG d’une entreprise se trouvent dans un univers des documents sous une forme relationnelle non-structurée et l’intelligence artificielle peut être ainsi mise à contribution dans ces efforts d’évaluation. Ceci représente une évolution des marchés financiers vers un modèle plus aligné avec les SDGs qui deviennent encore plus d’actualité dans un contexte post-COVID où on sera obligé de redéfinir nos sociétés et économies. Avec un groupe des chercheurs de l’OBVIA nous montons une équipe pluridisciplinaire pour contribuer à la réflexion autour de l’évaluation et la communication (“reporting”) des activités/projets de génération durable de valeur économique à partir d’une perspective d’innovation via la technologie numérique et d’intelligence artificielle (IA). La pandémie de la COVID est venue accentuer la pertinence de notre projet. Des questions adressées dans l’étude porteraient sur comment le mesurer, le communiquer et le réglementer à l’aide de l’intelligence artificielle et cela dans le contexte actuel où une nouvelle réalité post-COVID est en train de se définir. Au-delà des marchés financiers, le projet cherchera à identifier des pistes de contribution de l’IA à la confiance envers les gouvernements, les investisseurs et les entreprises qui ont des comportements responsables. En effet, un shift se produit dans ce que signifie un impact responsable d’une entreprise, notamment à ce qui touche aux droits de l’humain et à la restructuration du milieu du travail pour soutenir cette confiance. Ceci se traduit par une mise en avant du volet social (la “S” dans ESG) dans un contexte où les entreprises sont confrontées à des défis opérationnels et doivent se démontrer par la mise en place de mesures pour soutenir leurs travailleurs, leurs clients et les communautés locales.

Dave Anctil

« Pendant la crise de la COVID-19, je dois enseigner trois cours différents à distance, en essayant tant bien que mal de ne pas trop prendre de retard dans mes recherches… Je passe donc beaucoup (trop) de temps devant mes ordinateurs! Malgré la fatigue écranique, on doit reconnaître la chance que nous avons de disposer d’une puissante infrastructure numérique pour préserver nos activités professionnelles, culturelles et sociales. Ces TIC nous dotent de mille options pour continuer la recherche, l’enseignement, la socialisation et la participation citoyenne. La « nécessité étant mère d’innovation », je découvre avec bonheur des outils que je ne cesserai d’utiliser. On ne peut toujours substituer le contact humain sans perte de sens; la corporéité dynamique de nos étudiant.es nous manquent… Mais reconnaissons au moins que nos réunions sont bien plus efficaces!

Comme chercheur, j’étudie la coévolution humaine avec les systèmes technologiques. La crise sanitaire révèle, de manière plus saillante, la dynamique d’intégration de la technologie dans nos existences. On peut certes craindre ou condamner, à tort ou à raison, cette intégration. Cependant, la transition semble relativement harmonieuse pour les personnes qui ont déjà bien intégré la technologie dans leur vie. Les systèmes intelligents nous ressemblent de plus en plus, et savoir les intégrer ne nous déshumanise pas. On peut donc espérer que les stigmates, stéréotypes et peurs irrationnelles à propos de la technologie et des technophiles diminueront au sortir de cette crise.

La pandémie doit cependant mieux nous faire apprécier l’importance de la planification socio-technologique et la valorisation de la littératie numérique. Nos lois et institutions sont archaïques; les médias colportent beaucoup plus de mythes que de faits; la confiance envers les systèmes du numérique est faible. Or, la confiance envers ces systèmes n’est pas donnée : il s’agit d’un projet de société dont l’élaboration demeure embryonnaire. Le succès de ce projet dépend d’une information de qualité, de la transparence, d’encadrements normatifs adéquats, de la responsabilisation organisationnelle et de la participation citoyenne. Ces évolutions positives supposent à leur tour l’étude scientifique de notre coévolution avec la technologie : l’univers numérique n’est pas « séparé » ou « autour » de nous; il est de plus en plus « en nous ».

La crise actuelle m’a incité à mettre mon expertise au service de ces objectifs. La pandémie sera longue et pour espérer une sortie sécuritaire de la crise, nous devons planifier intelligemment la présence accrue des technologies dans la société. Toutefois, les nouveaux dispositifs sécuritaires ne doivent pas être imposés sans condition ou sans délibération préalables. L’adaptation technologique ne constitue pas un « destin ». Avec l’aide de nos experts, nous pouvons concevoir des dispositifs et institutions technologiques qui minimisent les risques, augmentent l’acceptabilité sociale et favorisent une transition sécuritaire et harmonieuse. »

CÉLINE CASTETS-RENARD

Si Céline Castets-Renard devait dessiner un portait du confinement, elle peindrait un chercheur qui s’évertue à opérer des changements dans sa façon de faire de la recherche, et ce, tant sur le fond que sur la forme.

Un chercheur qui doit user d’imagination pour adapter ses manières de faire de la recherche. Les visites à la bibliothèque et les séjours de recherches comme on avait l’habitude de les faire ne sont plus possibles… La manière de diffuser la recherche a aussi changé. La plupart des conférences sont annulées ou, si elles sont maintenues, elles se font par visioconférence. Dans le second cas, des questions techniques, comme l’arrimage des fuseaux horaires, viennent rajouter une couche de difficulté.

Le contenu de la recherche dans son ensemble aussi se transforme. Les enjeux socio-juridiques de la pandémie sont nombreux, Céline Castets-Renard enseignera d’ailleurs une partie du nouveau cours en ligne offert par l’Université d’Ottawa à ce sujet. Elle aussi produit un article intitulé « COVID-19 and Accountable Artificial Intelligence in a Global Context » pour un livre abordant les enjeux éthiques et juridiques de la pandémie qui est en préparation.

Finalement, en tant que chercheure, Céline Castets-Renard trouve que l’intégration de nouvelles perspectives de recherche est très salvatrice. Dans le cadre de ses travaux au sein de la Chaire IA responsable dans un contexte global, elle est amenée à dépasser une réflexion purement occidentale pour analyser, par exemple, la situation en Afrique. Cette ouverture de ses champs de recherche lui permet d’une certaine manière de canaliser son énergie et de garder un certain contrôle sur la situation anxiogène à laquelle nous sommes tous confrontés.  Elle salue aussi le vent de solidarité et la compréhension qui opère entre les personnes ainsi que les nouvelles opportunités d’échanges entre chercheurs, tel que le Comité COVID-19 de l’OBVIA.

CHRISTIAN GAGNÉ

Pour nous parler de son confinement, Christian Gagné a choisi de nous montrer les coulisses de son cours devenu virtuel. Il nous explique qu’il a repris, pour ce faire, les documents PowerPoint utilisés en classe pour les présenter sous la forme de capsules vidéos narrées, transformant ainsi un cours de deux heures en quatre capsules d’une durée de 15 à 30 minutes. Le format est asynchrone, ce qui signifie que les étudiants peuvent consulter les capsules à leur guise. Des séances hebdomadaires de questions-réponses ont également eu lieu par visioconférence.

Cette réorganisation a bien évidemment apporté son lot de changements notoires dont le principal a été l’enregistrement du cours. En effet, il faut pouvoir le faire à la maison dans des conditions favorables et, avec de jeunes enfants, cela n’est pas toujours évident.

Les étudiants aussi ont eu à s’adapter à une nouvelle forme d’apprentissage. Si dans l’ensemble la fin de session s’est bien déroulée, certains ont vécu une période plus difficile, comme de nombreux étudiants français qui ont été rapatriés en cours de route.

En tant que professeur passionné des nouvelles technologies, il retient que cette expérience de pédagogie inversée a été un apprentissage intéressant qui influencera grandement la façon de donner des cours dans l’avenir. Bien qu’un enseignement entièrement à distance ne soit pas idéal, il est d’avis qu’une formule hybride serait prometteuse et permettrait à des étudiants en région éloignée ou internationaux de suivre des cours de leur lieu de résidence. Il pense notamment aux pays en voie de développement qui pourraient en bénéficier si cette formule est donnée à plus grande échelle. Selon Christian Gagné les circonstances actuelles pourraient amener à réfléchir à d’autres offres de formations complètes et à distance dans le domaine de l’IA. Ceci serait bénéfique pour avancer dans le développement et la réflexion globale sur l’IA.

Karine GENTELET

D’un naturel très organisé, Karine Gentelet s’est retrouvée devant un vide vertigineux en mars dernier lorsque le confinement a frappé. Conférences internationales, présentation au Conseil de l’Europe, enseignement, stage de terrain en Abitibi et dans le Grand Nord… En l’espace de deux jours, tout était annulé, comme si on avait décidé de canceller l’année 2020 qui s’annonçait pourtant exaltante.

Elle a rapidement réorienté ses activités vers les projets de rédaction qu’elle avait prévu faire cet été. Au moment où nous lui avons parlé, elle terminait tout juste un article et amorçait le processus de révision d’un second. Cette période d’écriture lui a servi de zone tampon pour appréhender un retour à une nouvelle normalité. Une nouvelle normalité au sein de laquelle la technologie occupera à son avis une place plus importante.

En effet, comme la technologie prend actuellement le relais pour pallier les vides que le confinement entraine, la sociologue prévoit que lorsque les choses redeviendront un peu plus normales, la technologie se sera intégrée à nos habitudes et on sera moins craintifs quant à son utilisation. À cet égard, elle cite en exemple un colloque tenu entièrement sur zoom qu’elle organisait la semaine dernière qui s’est incroyablement bien déroulé. Des gens qui ne visitent jamais les campus d’ordinaire ont pu y participer. Cela l’incite à croire que la diffusion en ligne est une avenue prometteuse non seulement pour les colloques, mais également pour les cours en ligne qui pourraient rejoindre de nouveaux étudiants notamment ceux qui vivent en région éloignée.

Mais selon elle, il ne faut pas adopter des logiques absolutistes du tout ou rien, la technologie a ses bénéfices, mais pose également certains enjeux, et ce particulièrement en cette période de pandémie. L’omniprésence de la technologie dans nos vies de confinés, par exemple, fait en sorte qu’il est difficile de départager la sphère privée de la sphère de travail. Par ailleurs, les réponses technologiques actuellement apportées ou envisagées dans le cadre d’un contrôle de la pandémie exacerbent les discriminations sur les populations et groupes marginalisés.

Cette dernière question intéresse particulièrement Karine Gentelet qui pilotera un projet intitulé « Inclusion des groupes/populations marginalisées dans les initiatives SIA et du numérique en réponse à la pandémie COVID-19 » dans le cadre ces chantiers COVID-19 de l’OBVIA.

BRYN WILLIAMS-JONES

Totally onboard with this project! C’est avec énergie et enthousiasme que Bryn Wiliams-Jones, chercheur dont la jauge d’énergie semble intarissable, nous a répondu lorsqu’on lui a proposé de faire son portrait de confinement.

Depuis le début de la pandémie, le chercheur en bioéthique a réorienté ses activités et consacre ses énergies à rédiger de courts textes de transferts de connaissance destinés au grand public. Il a récemment publié un billet de pandémie pour le Centre de recherche en éthique portant sur la transparence et la confiance du public à l’égard du gouvernement.

Il multiplie aussi les interventions dans les médias. Vous pouvez le lire dans Le Devoir au sujet de l’accès aux données épidémiologiques, dans La Presse au sujet de la solitude et l’isolement ou à Radio-Canada quant à la géolocalisation pour pister la COVID-19 et dans La Conversation sur le rôle de la bio-éthique pour aider à faire des choix déchirants.

Avec plusieurs collègues, il a aussi mis en place un rendez-vous hebdomadaire où des académiques rencontrent des bioéthiciens pour les aider, les outiller et les soutenir en cette période de crise et enfin, il participe à un groupe de travail international qui a rédigé des recommandations quant à l’élaboration et la gouvernance des solutions technologiques pour une sortie de crise sanitaire.

Toutes ces activités se sont bien évidemment déroulées par visio-conférence, une technologie aux bénéfices indéniables. Or, pour en tirer pleinement avantage, il faudra repenser les normes sociales qui entourent notre utilisation de ces technologies. Pour en savoir plus à ce propos, nous vous invitons à lire le récent billet de blogue de Bryn sur le site de l’OBVIA : Zoom Meetings and the Need for Evolving Social Norms !

 

  • Dave Anctil

    Professeur au Département de philosophie

    Collège Jean-de-Brébeuf

  • Bryn Williams-Jones

    Professeur au Département de médecine sociale et préventive de l'École de santé publique, directeur des Programmes de bioéthique

    Université de Montréal

  • Karine Gentelet

    Professeure au Département des sciences sociales

    Université du Québec en Outaouais

  • Céline Castets-Renard

    Professeure à la Faculté de droit, titulaire de la Chaire du gouvernement français Law, Accountability and Social Trust in Artificial Intelligence

    Université d’Ottawa

  • Christian Gagné

    Professeur au Département de génie électrique et de génie informatique à la Faculté des sciences et de génie et Directeur de l’Institut intelligence et données

    Université Laval

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